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Archive mensuelle de novembre 2015

Les attentats et le cygne noir.

Depuis vendredi dernier, le discours constant des médias a mis la menace terroriste à l’avant plan. A chaque interview, la demande faite au politique est la même : ‘rassurez-nous’. Et, bien évidemment, sous la pression médiatique, le mandataire développe un discours destiné à faire croire que ‘tout est sous contrôle’ parce que les responsables politiques ont, maintenant, pris des mesures pour prévenir la répétition d’événements … qu’ils n’avaient pourtant pas prévus hier.

Le nez sur l’urgence, les médias sont pleins de non-informations et usent des heures et des heures d’antenne pour nous dire … qu’ils ne peuvent rien nous dire maintenant, mais que plus tard …, un petit jeu qui peut se répéter ad libitum.

Outre que ce procédé génère du stress, il repose sur une série de postulats erronés qui témoignent dans le chef des journalistes, mais aussi dans celui des politiques, d’un certain mépris du citoyen que ces acteurs importants de la société semblent considérer comme incapables d’affronter certaines vérités difficiles.

1° il renforce l’illusion que le risque zéro existe. Certes, certains politiques glissent çà et là que ‘le risque zéro n’existe pas’ (Didier Reynders, cette semaine, p.ex.), mais ils ne dépassent jamais le stade de l’affirmation brute. Or, chacun sait que l’argument d’autorité sans la pédagogie qui l’accompagne n’a pas beaucoup de chance d’influencer un comportement. Réduire cette affirmation à une formule creuse, tout en répétant à tout bout de champ que ‘la menace est imminente’, n’est sans doute pas la meilleure démarche d’information du public.

2° il renforce une idée commune, mais le plus souvent fausse, que l’on peut tirer des enseignements utiles des événements qui ont eu lieu. Certes, un certain nombre de mesures réduiront quelques risques identifiés, mais trouveront leur limite dans l’incapacité de réduire totalement le risque surtout quand celui-ci est imprévu.

3° il surestime l’efficacité du fameux ‘principe de précaution’, censé nous mettre à l’abri du terrorisme, de l’obésité et du réchauffement climatique. Chacun sait que ce principe, poussé à l’extrême, paralyse toute forme de vie sociale ou même de vie tout court. En matière alimentaire, à force de supprimer l’alcool, le tabac, les additifs, le sucre, le sel, on finit par manger quoi. On peut évidemment penser que le suicide est le meilleur moyen d’éliminer définitivement le risque de cancer, mais qui suivrait cette logique jusqu’au bout ?

4° enfin, ces discours politiques ou médiatiques négligent trop souvent les enseignements qu’on peut tirer de la théorie du cygne noir que les spécialistes de l’analyse du risque doivent à un chercheur libano-américain Nassim Nicholas Taleb.

C’est le poète latin Juvénal qui, le premier, parle d’un chose rare comme quelque chose de comparable à un cygne noir. Quand, il écrit son texte, il pense, légitimement que sa comparaison est d’autant plus pertinente que personne, à son époque n’a vu de cygne noir et qu’on peut donc croire que cet oiseau n’existe tout simplement pas. Juvénal ne sera démenti qu’en 1697, quand le cygne noir sera découvert en Australie.

Un cygne noir est donc un événement hautement improbable (ce qui conduit à penser qu’il est simplement impossible). Le cygne noir présente deux caractéristiques simples : il surprend totalement les observateurs et il a un impact important. On voit ici que ces deux caractéristiques s’appliquent parfaitement aux événements actuels. L’apparition d’un cygne noir a aussi une conséquence : les observateurs réagissent à l’événement en faisant comme si l’événement était prévisible. Dès lors, il convient de s’interroger sur les raisons qui ont empêché de prédire son occurrence voire sur les conditions qui ont favorisé son apparition (voir le mauvais procès fait aujourd’hui à Ph. Moureaux). Autant dire que cette croyance renforce un certain nombre de réflexes psychologiques et entretient un certain nombre d’idées fausses ou d’illusions. Or, le cygne noir met en évidence un principe qui se résume ainsi : il y a les choses que l’on sait, celle qu’on sait qu’on ne sait pas … et celles qu’on ne sait pas qu’on ne sait pas ! Ce sont ces dernières qui produisent les événements imprévisibles.

Être conscient que les cygnes noirs existent a un grand intérêt, si on en tire des enseignements utiles. Cela oblige à admettre que, non seulement, le risque zéro n’existe pas, mais encore que certaines réponses destinées à réduire ce risque sont inutiles et inadaptées. Cela devrait donc amener le politique à admettre sa relative impuissance et à limiter toute gesticulation sécuritaire inutile. Cela devrait aussi amener le public à cesser d’exiger d’être en totale sécurité partout et toujours Une revendication d’autant plus absurde que nous acceptons tous, tous les jours, de courir des risques. Tous les ans, des milliers d’automobilistes perdent la vie, mais nous prenons toujours la route. Tous les ans, des passagers meurent dans des accidents d’avion ou de train, mais nous nous déplaçons toujours. Vingt mille (!) personnes meurent chaque année en France dans des accidents domestiques et nous continuons à vivre.

Le problème c’est que, face à une menace, nous avons tendance à plaquer des grilles de lecture rationnelles sur des événements dont les motivations ne le sont pas toujours. Pendant la deuxième guerre mondiale, les londoniens se sont persuadés que les V1 visaient des cibles précises. Et de nombreux habitants ont donc déménagé vers des zones ‘plus sures’. A posteriori, les études ont démontré que ces engins tombaient au hasard (notamment à cause de leur consommation de carburant aléatoire et de leur système de guidage approximatif), mais cette réalité n’était pas audible parce que nous aimons, et particulièrement dans nos sociétés de haute technologie, penser que tout est rationnel et parfaitement ordonné.

Il ne s’agit donc pas de renoncer à combattre l’EI, ni de renoncer à mettre au point de nouveaux dispositifs de sécurité. Il s’agit d’accepter que nous n’avons pas une totale maîtrise de notre destin ni de notre environnement. Que les mesures prises pour empêcher les attentats d’hier et d’avant-hier ne peuvent pas garantir une protection absolue contre les attentats de demain puisque ceux-ci prendront, probablement et conformément à la théorie du cygne noir, une forme totalement inédite. Et, surtout, qu’il faut réduire, autant que faire se peur, le nombre d’événements totalement imprévisibles, en essayant de penser l’impensable. Ce constat montre que la lutte contre le terrorisme requiert des moyens supplémentaires pour les services de renseignement, plutôt que davantage de policiers ou de militaires devant les écoles ou les cinémas.

Contrairement à ce qu’ils pensent, le rôle des des politiques n’est pas de nous protéger d’événements imprévisibles. Leur rôle est plutôt d’aider la société à fonctionner, aux magasins de rester ouverts, aux restos de servir leurs clients, aux métros de rouler. Nous avons vécu pendant plus de trente ans sous la menace de la guerre atomique, mais le Docteur Folamour avait bien appris à ‘aimer la bombe et à ne plus s’en faire’.

Au JT de ce dimanche à 13h, un mandataire communal justifiait les mesures prises parce qu’on ne pouvait exclure des risques pour les grands rassemblements, les lieux symboliques, etc. A ce compte-là on ne rouvrira plus aucune école, plus aucune salle de spectacle avant vingt ans. Prisonniers de la mode de la chasse aux responsables, il est difficile de lui faire reproche de ce discours, mais il est néanmoins impossible de le trouver pertinent. Peut-on à la fois dire ‘même pas peur’ et mettre une ville à l’arrêt pour plusieurs jours parce qu’il pourrait se passer quelque chose ? Ne vaut-il pas mieux ressortir le slogan d’une époque où la menace était davantage une certitude qu’une hypothèse : keep calm and carry on ?




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