Archive mensuelle de mai 2015

Cours philosophiques, si le chaos vous dépasse … .

 

L’arrêt de la Cour constitutionnelle autorisant la dispense des cours philosophiques semble avoir plongé les autorités de l’enseignement dans un tourbillon d’incohérences. Certes, il faut être légaliste et tenir compte de cette décision. M. de Pascale a obtenu de la Cour que ces enfants ne soient pas contraints de s’inscrire à l’un des six cours dits « philosophiques », d’autres parents feront sans doute la même demande. Fallait-il pour autant que les décideurs se mettent à courir comme des poules sans têtes en pratiquant ce que d’aucuns appellent le « panic management » et essayer de régler, en deux coups de cuiller à pot, un problème vieux de 50 ans ?

Certains se demanderont peut-être si cette précipitation à remplacer un système inefficace et complexe par un système encore plus bancal ne serait pas – par hasard – un mauvais coup porté en douce à l’enseignement officiel. Je me garderai bien de me livrer, comme ces mauvais esprits, à une analyse caricaturale et j’essayerai donc d’aller un peu plus loin dans la réflexion.

1° se pose-t-on les bonnes questions ?

Le hasard fait que la décision de la cour constitutionnelle tombe quelques semaines après l’attentat contre Charlie hebdo. La conséquence de cette coïncidence c’est que tout le monde plaque sur la réaction à l’arrêt et au débat sur le sort futur des cours philosophiques la question du « vivre ensemble ». Disons tout de suite que je récuse cet argument. La question du « vivre ensemble » n’a rien à voir dans ce débat et ne devrait pas servir d’argument, même à ceux qui, comme moi, envisagent sans trop de regrets la disparition de ces fameux cours. On fait grand cas de l’impact négatif de la séparation des élèves au moment des cours. Peut-on m’expliquer alors pourquoi les Anglais (avec leur cours unique de « religious education » et les Français qui ont totalement exclu cette problématique de leur enseignement public connaissent plus ou moins les problèmes de vivre ensemble que nous ? Les erreurs de diagnostic permettent rarement d’appliquer la bonne thérapie, exit donc la question – tellement sexy médiatiquement – du « vivre ensemble ».

Soulignons aussi que mon expérience, pour subjective qu’elle soit, ne me pousse pas à considérer que l’existence des cours philosophiques générait des tensions entre les élèves et, surtout, que leur disparition ferait disparaître celles qui existent parfois.

 

2° se préoccupe-t-on des problèmes organisationnels ?

Dans ce dossier très complexe, tout le monde s’ingénie à éviter les questions dites de détail qui justifient pourtant une réforme bien nécessaire.

a)      La question du coût. Pour une classe de 25 élèves, on peut avoir simultanément six enseignants, ce qui fait un encadrement moyen d’un enseignant pour 4 élèves. Ce luxe – quel que soit l’intérêt que l’on trouve à ces cours – est-il encore supportable aujourd’hui ? Mme Onkelinx s’était posé la question en son temps. Hélas, la solution qu’elle a proposée a certes réduit les coûts, mais en rendant l’encadrement asymétrique (par des regroupements d’élèves par degré pour les cours minoritaires) elle a surtout compliqué l’organisation des horaires.

b)      On l’oublie très souvent, la question des cours philosophiques est étroitement liée à celle de la reconnaissance des cultes. À l’exception des anglicans, tous les cultes reconnus ont leur cours. Si on reconnaît d’autres cultes demain (ce qui n’a rien d’improbable) combien de cours philosophiques devra-t-on organiser, huit, neuf ?

c)       Parmi tous ceux qui discutent savamment de l’avenir des cours philosophiques, combien sont confrontés à cet exercice redoutable que constitue la confection des horaires dans une école ? Je vais essayer d’être aussi clair que possible pour les profanes. Imaginez une sixième primaire bruxelloise qui a une grille horaire hebdomadaire de 28 périodes. Vous commencez par placer dans la grille toutes les contraintes : le bassin de natation n’est accessible que le jeudi matin, la grande salle de gym que le lundi matin, etc.).  Votre prof de néerlandais se partage entre deux écoles. Votre prof de religion israélite et celui de religion orthodoxe n’ont respectivement que 6 et 10 heures de cours dans votre école, mais ils doivent tous les deux prester en 6è. Après-ça ne vous étonnez pas que le titulaire de cette classe ne verra ses élèves que le lundi à partir de 13h30.

Cette contrainte, qui pèse exclusivement sur l’enseignement officiel (le libre confessionnel n’organise qu’un seul cours qui peut être donné par le titulaire de classe) n’est jamais prise en compte, face aux revendications de l’enseignement libre en matière d’égalité, comme une de ces « différences objectives » pourtant mentionnées dans la constitution.

 

3° Des remèdes pires que le mal ?

Il est incontestable que la Cour constitutionnelle n’a pas rendu la tâche de la ministre plus facile, mais …. .

Mais, dès lors que cette décision tombe en même temps que la réflexion (initiée par l’audition de trois constitutionalistes au parlement de la CFWB) sur l’avenir des cours philosophiques, fallait se précipiter ? Fallait-il perdre son sang-froid au point de dire (et de faire) n’importe quoi ?

Les PO ont, légitimement, posé – dès la publication de la décision « de Pascale » – la question de savoir ce qu’on allait faire des élèves dispensés. La réponse de la Ministre était claire (et la circulaire actuelle ne se démarque pas de cette philosophie) : que les P0 se débrouillent.

On arrive maintenant avec un cours qui de cours « de rien » devient un cours de « n’importe quoi » et tout ça parce qu’un père d’élève (que je trouve par ailleurs très sympa et dont je respecte la démarche) a obtenu une décision juridique importante. Et que nous sort la ministre de son chapeau ? Un cours qui ressemble au cours de morale comme deux gouttes d’eau. Je ne veux pas donner de conseils à M. de Pascale (ou à ses avocats), mais moi je retournerais au CC en argumentant sur le ton de « vous ne vous foutez pas un peu de moi, là ?).

Ce qui est assez clair, c’est que Mme la Ministre propose :

-          De créer un nouveau cours (sans programme et sans définition des titres requis)

-          De demander aux PO de faire preuve “ d’initiative et de créativité ” (il y avait longtemps !).

 

4° Cherchez à qui le crime profite.

-          La suppression complète des cours philosophiques et leur remplacement par un cours unique (une évolution qui s’est – partiellement – mise en place en Angleterre), est un débat compliqué parce qu’il y a des avantages et des inconvénients (je les ai évoqués plus haut) au système actuel. Les cours philosophiques ne font pas que séparer, ils peuvent parfois mettre les identités en dialogue et désamorcer certains radicalismes.

-          J’ai souligné les inconvénients du système actuel au niveau organisationnel. Mais la proposition de la Ministre aggrave ceux-ci au lieu de les résoudre. Ajouter un septième cours, respecte – et encore j’ai des doutes – la décision de la CC, mais va rendre ces problèmes-là encore plus complexes. Sans parler du mépris affiché à l’égard des profs de morale en copiant leur cours alors que le nouveau système va générer des pertes d’emplois.

 

-          Arrêtons aussi de dire n’importe quoi. Les profs de morale disent que le “ cours de rien ” est un clone du cours de morale et ils ont raison. Mais si cela est vrai, quel est encore la justification de la demande de dispense ? je rappelle que la dispense avait déjà été accordée par la chambre flamande du Conseil d’état (arrêt Sluys – 1985) à la demande de parents Témoins de Jéhovah. Mais ici, les parents demandeurs se revendiquent de n’adhérer à aucune religion ou conviction. La Cour a décidé –à tort à mon sens – que le cours de morale était “ engagé ”, quelle garantie avons-nous que le nouveau cours inventé par la Ministre le soit moins ?

 

-          Arrêtons aussi de nous moquer du monde. Certains titulaires de cours de religion défendent leur part de marché en disant “ mais nous aussi nous sensibilisons nos élèves à la citoyenneté ‘et Jésus n’occupe qu’une place marginale dans nos cours’’. Dont acte, mais si cela est vrai, où est encore la spécificité des cours de religion et pour quoi s’opposer à un cours unique ?

 

-          Enfin, je voudrais faire un sort à ce que d’aucuns présentent comme une évidence : l’organisation des cours philosophiques dans l’enseignement officiel. Il est assez interpellant de voir, dans une société aussi sécularisée que la nôtre, que certains trouvent insupportable la disparition des cours de religion dans l’enseignement officiel. L’école publique doit donc, selon ces beaux esprits, continuer à se compliquer la vie en organisant – avec les difficultés évoquées plus haut – des cours philosophiques, alors que les réseaux confessionnels vivent heureux dans leur confort. En effet, on peut s’interroger sur la ségrégation que génèrent, les cours philo, mais qui remettra en cause la ségrégation que génèrent les réseaux ?

 

5° Comment conclure ?

Si le chaos nous dépasse, feignons d’en être les organisateurs devrait sans doute être érigé en devise du politique. La suppression des cours philosophiques et leur remplacement par autre chose (un cours de philo, de citoyenneté, etc.) est en débat depuis 30 et depuis 30 ans le politique oscille entre impuissance et hésitation.

Mais est-il scandaleux de s’interroger sur les raisons qui poussent certains acteurs du système scolaire à défendre le modèle actuel ? Que les profs de religion et de morale défendent leur emploi, quoi de plus normal. Mais que des gens proches de l’enseignement libre confessionnel (ou de l’église) fassent de même ne surprendra que les naïfs ou que ceux qui ne connaissent pas bien l’article 24 de la Constitution. Celui impose à l’enseignement officiel d’offrir aux élèves le choix entre les cours de religion ou de morale, mais il garantit aussi … le subventionnement des cours de religion des réseaux confessionnels ! Si vous réduisez-le volume des cours philosophiques de deux à une heure hebdomadaire dans l’officiel (la deuxième heure étant remplacée par une heure de cours commun de citoyenneté), comment justifier la subvention de deux heures de cours de religion dans les écoles confessionnelles ? Les supporters du réseau confessionnel peuvent bien utiliser toutes les belles idées à propos du vivre ensemble, en fait, ils protègent surtout l’emploi au sein de leur réseau.

Quand je vous disais que le dossier n’est pas simple !

,

 

 




Moi, mes idées, mon chemin |
Romeentic.com |
Bingo |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | THEDING ENSEMBLE
| amdh meknes
| FUC