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Charlie hebdo. Ils vaincront (peut-être), mais ils ne convaincront jamais.

 

Face au drame d’hier, les mots manquent et certaines indignations paraissent être très en dessous de ce qui sous-tend cet acte de barbarie.

L’attentat contre les tours jumelles de New York, barbare lui aussi, était un acte ignominieux dirigé contre des personnes et des bâtiments. Il me semble que le massacre de Charlie Hebdo, quoiqu’il fasse moins de victimes, ajoute un degré dans l’horreur, car il assume – sans la moindre ambiguïté – sa volonté d’être un crime contre l’intelligence et la culture.

À défaut de trouver quelque chose de pertinent à dire sur cette actualité, je me suis souvenu d’un épisode de la guerre d’Espagne que je veux apporter à la réflexion sur la barbarie d’aujourd’hui et, accessoirement, sur celle de toujours.

Le 12 octobre 1936, trois mois après le début de la rébellion franquiste, « jour de la race », le général Milan Astray poussa, dans le grand amphithéâtre de l’université de Salamanque, le cri de ralliement de la Légion étrangère espagnole : ‘Viva la muerte’. Salamanque se trouvait déjà à ce moment en zone nationaliste et le cri fut repris avec enthousiasme par les phalangistes présents.

Le philosophe Miguel de Unamuno, recteur de l’université répliqua alors en des termes qui aujourd’hui prennent un sens qui n’a rien perdu de sa pertinence.

« Vous attendez tous ce que je vais dire. Vous me connaissez et savez que je ne peux garder le silence. Il y a des circonstances où se taire, c’est mentir. Car le silence peut être interprété comme un acquiescement. […]

« Je viens d’entendre un cri nécrophile et insensé : vive la Mort ! Et moi, qui ai passé ma vie à façonner des paradoxes qui ont soulevé l’irritation de ceux qui ne les comprenaient pas, je dois vous dire en ma qualité d’expert que ce paradoxe barbare est pour moi répugnant.

Le général Milan Astray est un infirme. Disons-le sans arrière-pensée discourtoise. Il est invalide de guerre. Cervantes l’était aussi. Malheureusement, il y a aujourd’hui en Espagne, beaucoup trop d’infirmes. Et il y en aura bientôt encore plus, si Dieu ne nous vient pas en aide.

Je souffre à la pensée que le général Milan Astray pourrait établir les bases d’une psychologie de masse. Un infirme qui n’a pas la grandeur spirituelle d’un Cervantes recherche habituellement son soulagement dans les mutilations qu’il peut faire subir autour de lui. »

À ces mots Milan Astray n’y tint plus. « Mort aux intellectuels, s’écria-t-il, viva la muerte ! ». Une clameur l’assura du soutien des phalangistes (…). « À bas les intellectuels hypocrites ! Traîtres !  » s’exclama José Maria Perman (…). Unamuno poursuivit :

« Cette université est le temple de l’intelligence. Et je suis son grand prêtre. C’est vous qui profanez cette enceinte sacrée. Vous vaincrez parce que vous possédez plus de force brutale qu’il n’en faut. Mais vous ne convaincrez pas. (Venceréis porque tenéis sobrada fuerza bruta; pero no convenceréis). Car, pour convaincre, il faudrait que vous ayez des arguments. Or, pour cela, il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la Raison et le Droit avec vous. Je considère comme inutile de vous exhorter à penser à l’Espagne. J’ai terminé. » »

Ce qu’a dit Unamuno ce jour là vaut aussi pour les assassins d’hier. Ce sont des infirmes et des imbéciles. ils ont fait plus que 12 victimes en essayant de tuer l’intelligence, mais ils constateront que celle-ci, ainsi que l’aspiration à penser librement survit, depuis des siècles aux persécutions des fanatiques. Cabu, Wolinski et leurs copains sont morts, c’est aux vivants de préserver la flamme.

 

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