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Archive mensuelle de janvier 2015

L’éducation morale et philosophique : soluble dans l’urgence et le consensus ?

 

Le Soir est très content d’avoir provoqué le débat. Et semble encore plus satisfait de voir qu’un consensus se dégage ou de constater, comme Edouard DELRUELLE, que les ‘lignes bougent’. Tout cela est bel et bon, mais je ne suis pas bluffé par le traitement d’un sujet complexe, traité, comme trop souvent avec désinvolture et superficialité. Pour ceux qui en douteraient, je souligne cette affirmation de la page 19 de l’édition du 22 janvier : ‘les cours philosophiques sont un héritage du Pacte scolaire de 1959’ qui fait bon marché du fait que le Pacte date de 1958 !

Mais là n’est pas le principal et ce débat et le dossier qui lui est consacré ont un évident goût de trop peu.

1° Pour des raisons d’agenda, la réflexion sur les cours philosophiques est parasitée aujourd’hui par la question du ‘vivre ensemble’. Mon expérience dans l’enseignement (46 ans de carrière, dont 15 comme maître de morale et 18 comme inspecteur communal), jointe à une longue expérience dans le domaine du dialogue interconvictionnel  m’ont convaincu que les deux n’ont rien à voir l’un avec l’autre. On chercherait d’ailleurs en vain dans la littérature scientifique, une étude qui me démentirait. Certes le système belge fonctionne avec des cours qui ‘séparent’. Mais ce constat implique-t-il une condamnation sans appel ? Au contraire, on constate parfois que la cohabitation des enseignants de ces cours  – qui donnent des cours différents, mais font en fait le même travail – peut être un facteur positif. C’est en tout cas ce que je retiens de la crise de l’après 11 septembre dans les écoles que je gérais. Je ne suis pas certain qu’un professeur chargé d’un cours unique s’en serait mieux tiré.

Les questions du ‘vivre ensemble’, du multiculturel, du pluralisme dépassent largement le cadre de l’école et tous les pays européens y sont confrontés, malgré la diversité de leurs modèles d’organisation dans ce domaine. Ce qui est étonnant c’est que le débat de mercredi soir a ignoré une méthode, pourtant très prisée : le benchmarking. Personne, ni pour le débat télévisé, ni pour le dossier, n’a fait l’effort d’aller regarder au-delà des frontières (même pas la frontière linguistique) pour voir comment nos voisins gèrent cette question complexe.

On aurait pourtant fait quelques constats intéressants.

On aurait constaté, par exemple, que la question posée Carlo de Pascale est résolue – au moins partiellement -  en Flandre depuis l’arrêt Sluys [C.E., 25 326 du 14/05/1985] qui prévoit une dispense de l’obligation de suivre un des cours, suite à une demande de parents Témoins de Jéhovah.

On aurait aussi constaté que le système français, qui exclut la religion de l’enseignement public, ne règle pas vraiment mieux le problème que le système belge qui – rappelons-le – ne concerne que la moitié de la population scolaire francophone puisque l’enseignement catholique fonctionne selon ses propres règles.

On aurait enfin montré que dans chaque pays, cette question est gérée en fonction de paramètres sociologiques, anthropologiques, historiques complexes. Et l’analyse des modèles existants évite difficilement la caricature ou les simplifications.

Entre l’exclusion totale du religieux du champ scolaire (le modèle français) et les enseignements publics dominés par religion (Italie, Espagne, Pologne) où l’opting out pour les minoritaires est théoriquement permise, mais pratiquement stigmatisé, on trouve un peu de tout. Le modèle belge avec ses cultes reconnus, le pluralisme à la hollandaise ou celui qui existe dans certains länder allemands, le cours commun ‘Religious education’ qui inclut, parfois – mais pas systématiquement – des ‘Secular ou Humanist World Views’ démontrent, à qui en douterait, que le problème est loin, très loin d’être simple.

Comprenons-nous bien. Je ne suis pas pour autant un défenseur du statu quo. Et j’applaudirais sans problème à la disparition du système actuel ainsi qu’à son remplacement par un cours commun de philosophie ou d’histoire des ‘croyances et convictions’. Ce qui me sépare de la plupart des acteurs du débat d’hier ce sont les arguments.

1° le principal argument contre le système actuel – curieusement oublié dans ce débat qui volait tellement haut qu’il en ignorait la réalité de terrain – est l’impact très négatif que l’existence même de ces cours a sur l’organisation pratique des écoles officielles (et on comprend alors immédiatement pourquoi le SEGEC regarde cela avec une sérénité un peu suspecte).

Quand le Pacte scolaire a été signé, de quoi parlait-on ? Dans l’écrasante majorité des écoles, d’organiser un cours de morale et de religion catholique. Dans quelques autres, d’y ajouter un cours de religion israélite et/ou de religion protestante. Aujourd’hui, dans nos grandes villes multiculturelles, il faut organiser systématiquement, en parallèle, six cours. Et d’autres frappent à la porte (les bouddhistes, les syriaques, etc.)

Tous mes collègues, tous les chefs d’écoles de l’officiel savent à quel point l’organisation des cours philosophiques complique la confection des horaires. Placez les deux heures de cours philos, une heure de gymnastique et une heure de langues modernes et vous aurez un instituteur qui verra ses élèves pour la première fois à 13h30 ! Chacun sait dans le métier qu’on commence à faire les horaires en plaçant les contraintes : les cours philo et la gymnastique (à cause des locaux). Est-ce acceptable et résoudre cette difficulté-là n’est-elle pas prioritaire par rapport à une hypothétique réduction de certaines formes de radicalisme religieux ?

Je suis d’ailleurs très étonné que les défenseurs de l’enseignement officiel n’insistent pas plus sur le fait que cette réalité constitue la plus évidente des ‘différences objectives’ permettant de nuancer la notion d’égalité que l’enseignement catholique a réussi à faire inscrire dans la constitution.

Pour rester encore un instant sur ce sujet trivial, remarquons que les normes d’encadrement pour les différents cours compliquent (depuis une réforme justifiée pour des raisons budgétaires) la création d’équipes cohérentes, sans parler des soucis occasionnés par les profs qui travaillent pour des pouvoirs organisateurs différents ayant chacun des contraintes d’organisation différentes.

 

2° Tout le monde fait aujourd’hui grand cas de la question du ‘vivre ensemble’. Je suis au regret de dire que plus le temps passe, moins cet argument me convainc et plus il me semble servir d’alibi à des positions anciennes que l’on maquille pour les rendre plus acceptables, à cacher des intérêts catégoriels ou, enfin, parce que l’on croit, naïvement, qu’un petit changement va tout changer.

La position ancienne est bien connue. L’organisation obligatoire des cours de religion dans l’enseignement officiel instaurée par le Pacte scolaire est – on l’a trop oublié – une défaite des laïques. De nombreux pouvoirs organisateurs de l’officiel subventionné n’offraient pas ce choix avant la loi du 29 mai 1959. Les cours de religion se donnaient, dans les locaux, mais hors horaire. Il est aujourd’hui plus facile de demander la suppression des cours en critiquant la division des élèves en sous-groupes que de rappeler que la religion – affaire privée – n’a pas sa place à l’école et certainement pas à l’école publique. Du vieux vin dans outres neuves en somme.

Les revendications catégorielles – ou le lobbying – ont aussi leur place dans le débat. Les diplômés en philosophie trouveraient dans la suppression des cours philosophiques un intéressant gisement d’emploi. Après tout, pourquoi pas ? Le problème c’est qu’aujourd’hui, après plus de vingt ans de lobbying des facultés de philo, on n’a pas vraiment une idée plus claire des contenus à enseigner. Philosophie des enfants en primaire, histoire de la philo, philo morale, épistémologie, va savoir ?

Désolé aussi pour Edouard Delruelle, sa distinction entre Condorcet, partisan de l’enseignement des savoirs et Ferry, favorable à l’enseignement des valeurs est pertinente, mais où place-t-il la philosophie qui n’est ni l’une, ni l’autre, mais une technique ?

Enfin, il y a ceux qui croient qu’un petit changement va tout changer et qu’une heure de citoyenneté par semaine va rendre transformer tous les Belges en citoyens modèles. Ce fameux cours de citoyenneté n’a, aujourd’hui, aucun contenu. Reviendra-t-on au vieux cours de civisme que je suivais en 1964 ? Pourquoi pas ?  Fera-t-il mieux que ce qui pourrait s’enseigner ailleurs ? Qui peut le savoir ?

Aux adversaires de la ghettoïsation des élèves, j’aurais envie de dire allez-y franchement, revendiquez la suppression des réseaux et réactivez le vieux slogan ‘à l’école publique les fonds publics’. Aux réformateurs, ne rendez pas l’organisation pratique des écoles plus compliquée qu’elle ne les déjà. Une heure de cours philosophiques et une heure de cours de citoyenneté par semaine, cela fera des horaires encore moins attractifs pour les profs (six écoles pour un horaire complet au lieu de trois ou quatre, encore plus de kilomètres d’une implantation à l’autre en zone rurale). Un cours au contenu imprécis cela implique une réflexion sur les titres, sur la formation, sur l’inspection. Autant de motifs de blocage dans un système dont la flexibilité n’est pas la vertu première.

Au moment où j’écris, je pense, à cette saillie de Woody Allen arrivant sur scène en disant, j’ai une réponse, quelqu’un a-t-il une question ?

Le débat d’hier, d’où les participants semblent sortis très satisfaits, a dégagé des réponses et un consensus, ce qui est merveilleux, maintenant si quelqu’un peut m’expliquer le problème, je lui en serai éternellement reconnaissant.

 

Charlie hebdo. Ils vaincront (peut-être), mais ils ne convaincront jamais.

 

Face au drame d’hier, les mots manquent et certaines indignations paraissent être très en dessous de ce qui sous-tend cet acte de barbarie.

L’attentat contre les tours jumelles de New York, barbare lui aussi, était un acte ignominieux dirigé contre des personnes et des bâtiments. Il me semble que le massacre de Charlie Hebdo, quoiqu’il fasse moins de victimes, ajoute un degré dans l’horreur, car il assume – sans la moindre ambiguïté – sa volonté d’être un crime contre l’intelligence et la culture.

À défaut de trouver quelque chose de pertinent à dire sur cette actualité, je me suis souvenu d’un épisode de la guerre d’Espagne que je veux apporter à la réflexion sur la barbarie d’aujourd’hui et, accessoirement, sur celle de toujours.

Le 12 octobre 1936, trois mois après le début de la rébellion franquiste, « jour de la race », le général Milan Astray poussa, dans le grand amphithéâtre de l’université de Salamanque, le cri de ralliement de la Légion étrangère espagnole : ‘Viva la muerte’. Salamanque se trouvait déjà à ce moment en zone nationaliste et le cri fut repris avec enthousiasme par les phalangistes présents.

Le philosophe Miguel de Unamuno, recteur de l’université répliqua alors en des termes qui aujourd’hui prennent un sens qui n’a rien perdu de sa pertinence.

« Vous attendez tous ce que je vais dire. Vous me connaissez et savez que je ne peux garder le silence. Il y a des circonstances où se taire, c’est mentir. Car le silence peut être interprété comme un acquiescement. […]

« Je viens d’entendre un cri nécrophile et insensé : vive la Mort ! Et moi, qui ai passé ma vie à façonner des paradoxes qui ont soulevé l’irritation de ceux qui ne les comprenaient pas, je dois vous dire en ma qualité d’expert que ce paradoxe barbare est pour moi répugnant.

Le général Milan Astray est un infirme. Disons-le sans arrière-pensée discourtoise. Il est invalide de guerre. Cervantes l’était aussi. Malheureusement, il y a aujourd’hui en Espagne, beaucoup trop d’infirmes. Et il y en aura bientôt encore plus, si Dieu ne nous vient pas en aide.

Je souffre à la pensée que le général Milan Astray pourrait établir les bases d’une psychologie de masse. Un infirme qui n’a pas la grandeur spirituelle d’un Cervantes recherche habituellement son soulagement dans les mutilations qu’il peut faire subir autour de lui. »

À ces mots Milan Astray n’y tint plus. « Mort aux intellectuels, s’écria-t-il, viva la muerte ! ». Une clameur l’assura du soutien des phalangistes (…). « À bas les intellectuels hypocrites ! Traîtres !  » s’exclama José Maria Perman (…). Unamuno poursuivit :

« Cette université est le temple de l’intelligence. Et je suis son grand prêtre. C’est vous qui profanez cette enceinte sacrée. Vous vaincrez parce que vous possédez plus de force brutale qu’il n’en faut. Mais vous ne convaincrez pas. (Venceréis porque tenéis sobrada fuerza bruta; pero no convenceréis). Car, pour convaincre, il faudrait que vous ayez des arguments. Or, pour cela, il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la Raison et le Droit avec vous. Je considère comme inutile de vous exhorter à penser à l’Espagne. J’ai terminé. » »

Ce qu’a dit Unamuno ce jour là vaut aussi pour les assassins d’hier. Ce sont des infirmes et des imbéciles. ils ont fait plus que 12 victimes en essayant de tuer l’intelligence, mais ils constateront que celle-ci, ainsi que l’aspiration à penser librement survit, depuis des siècles aux persécutions des fanatiques. Cabu, Wolinski et leurs copains sont morts, c’est aux vivants de préserver la flamme.

 




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