• Accueil
  • > Archives pour septembre 2013

Archive mensuelle de septembre 2013

Un antidote à Frank Andriat : Je hais les pédagogues !

Le hasard fait parfois bien les choses. En cherchant le livre de Frank Andriat sur les présentoirs de la FNAC, je suis tombé sur ce qui pourrait sans doute servir de contre feu au brûlot de notre prof en colère.  Pascal BOUCHARD, agrégé de lettre, enseignant et journaliste spécialisé a publié un petit ouvrage au titre trompeur Je hais les pédagogues (éd. Fabert),  mais justement sous-titré L’école pourra-t-elle éviter une nouvelle guerre de religion ?

La lecture croisée des Profs au feu et de cet essai  français est particulièrement intéressante.  Elle permet en tout cas de placer le livre d’ANDRIAT dans un contexte plus large, celui du débat autour de l’école qui fait rage  en France depuis quelques années.

L’intérêt essentiel de ce court essai est de remettre les choses en perspective. Il  apporte aussi une respiration salutaire dont le lecteur éprouverait le besoin près avoir avalé le tissu de platitudes et de préjugés censés remplir  les poches de ces profs qui vont au feu. Accessoirement, il permet de relativiser l’originalité de l’approche d’ANDRIAT qui semble devoir beaucoup de son aigreur et de sa hargne à BRIGHELLI, COIGNARD et MASCHINO, les croisés de l’antipédagogisme.

L’analyse de Pascal BOUCHARD  est bien plus nuancée que celle de notre prof de l’athénée  Fernand Blum. Le sous-titre révèle à la fois une crainte et une évidence. La crainte, c’est que les querelles autour des choix pédagogiques ne servent pas l’école. L’évidence – qu’illustre bien la référence aux guerres de religion – c’est que la vision que l’on a de ce que doit être l’école est profondément influencée – consciemment ou inconsciemment – par  des choix idéologiques. Reconnaître cette évidence est, à mon sens, un premier pas salutaire vers la tolérance et la prise de distance.

Pascal BOUCHARD ne hait pas les pédagogues, comme pourrait laisser penser son titre et, contrairement à ANDRIAT, il les respecterait plutôt. Et lui, au moins sait qu’une des caractéristiques de ce groupe (de cette engeance ?) est qu’il est loin de constituer un ensemble homogène. A la différence de notre incendiaire, BOUCHARD  semble posséder une véritable culture pédagogique. Le brûlot bruxellois ne donne pas l’impression que son auteur ait lu ceux qu’il critique avec autant d’alacrité. On peut ne pas aimer PIAGET ou MEIRIEU, on peut critiquer CRAHAY, REY ou PAQUAY, encore faudrait-il suivre l’évolution de leur pensée et ne pas les enfermer dans leur caricature.

Ce que j’ai aimé chez BOUCHARD  c’est son souci de la nuance autant que sa détestation des approximations. Il est probable qu’il n’aimerait pas le livre de Frank, comme il n’aime pas MASCHINO et consorts.

Ceux-là, que notre auteur qualifie de « républicains » (par opposition aux « démocrates », les pédagogues), pensent qu’ils sont les détenteurs du Savoir et qu’ils sont investis d’une mission : transmettre. La transmission se fait nécessairement du haut vers le bas. BOUCHARD a qualifié les républicains de platoniciens et il a raison. ANDRIAT sait qu’il est là pour former ses élèves au Beau, à la Culture. Il se sent légitime pour le faire, il est prof, il a reçu l’onction de  l’agrégation, comme d’autre celle de la prêtrise et cela lui donne le droit de traiter de haut ces escrocs des sciences de l’éducation.

Mettre l’élève au centre de l’apprentissage c’est, en apparence, dépouiller le maître de son autorité. Sans doute le malentendu vient-il de ces deux mots : en apparence. Sans doute beaucoup d’enseignants d’aujourd’hui ont-ils du mal à comprendre que l’approche par compétences (APC) ne force pas celui qui l’utilise à devenir ignorant, mais que cette méthode lui demande au contraire une maîtrise accrue des contenus. N’importe qui peut débiter, tant bien que mal, un cours ex-cathedra  sans se préoccuper de ce qui est compris et, pour faire bonne mesure, faire suivre ce grand moment d’une interro qui fera échouer la moitié des heureux bénéficiaires. Construire des séquences d’apprentissage qui contraignent l’élève à s’impliquer est autrement plus complexe. Malheureusement, le système a sans doute failli à ce niveau. Les enseignants ont encore énormément de mal à construire des démarches pertinentes et on n’a sans doute pas assez insisté sur le fait que l’APC prend du temps et qu’il n’est peut-être pas nécessaire de l’utiliser systématiquement pour tous les apprentissages (ce que Marcel CRAHAY et ses collègues reconnaissent d’ailleurs).

En fait, ce que la comparaison des deux livres met en évidence – et qui renforce chez moi une conviction ancienne – est qu’il n’y a pas de vérité en pédagogie.  L’exemple de la bataille entre partisans et adversaires de la méthode globale est sans doute la meilleure illustration de ce qu’est une querelle vaine. Si, comme j’en suis depuis longtemps convaincu,  enseigner est à la fois un art et un artisanat, ce qui compte c’est la conviction que l’enseignant met dans son action plus que les techniques qu’il utilise.

Je n’ai donc aucune objection à ce que le praticien prenne des libertés avec ce qu’apportent les sciences de l’éducation. Mais on ne peut pas purement et simplement jeter Decroly, Freinet, Piaget ou Meirieu au feu sous prétexte que le bon vieux temps était plus confortable.

L’enseignement en Belgique ne se porte pas si mal que cela. Il a besoin d’enseignants convaincus de l’importance de leur mission. En décrivant le métier comme s’il était asservi  par des agents extérieurs (les pédagogues, les inspecteurs, les ministres), ANDRIAT décourage les candidats en noircissant à l’excès le tableau. Il fait semblant d’être écrasé par  les décrets, les inspecteurs (qui  ne sont pas venus le voir depuis  des  années). Les enseignants d’aujourd’hui bénéficient d’autant de liberté que leurs prédécesseurs,  ils sont même mieux protégés de l’arbitraire que par le passé. En leur peignant un enfer contemporain et en le comparant à un passé mythifié, les Profs au feu est, tout bien réfléchi , un livre médiocre, et peut être pire, un livre nuisible. Il pose en tout cas une question. Comment un enseignant, qui a besoin de la pédagogie comme un médecin de la physiologie, peut-il se transformer en intégriste de l »antipédagogisme ?

BOUCHARD, Pascal; Je hais les pédagogues – L’école pourra-t-telle éviter une nouvelle guerre de religion, Fabert, Paris, 2013.

Les profs au feu … indignation ou pétard mouillé ?

 

Frank Andriat est fâché.  Après 30 ans d’enseignement, il se lâche et laisse parler sa colère, son indignation contre le système.

Venant de quelqu’un au profil plutôt consensuel, du gentil auteur de Vocation Prof, la chose peut surprendre. Le succès que le livre rencontre montre aussi que cette colère recueille un assentiment réel au sein de la profession et – qui sait – au niveau des parents.

Pourtant, la lecture du livre laisse un goût de trop peu et a – pour tout dire – un petit côté dérangeant. Comme si, en habitué du monde de l’édition, l’indignation vertueuse du prof  se mettait non au service d’une cause, mais  d’un tirage éditorial substantiel.

Frank Andriat a choisi le pamphlet, c’est son droit. A longueur de page, il assène davantage de jugements qu’il ne se livre à des analyses. On peut supposer qu’il entendait secouer les consciences. Mais chacun sait que ce qui est excessif est  insignifiant. On peut, aligner au long des pages un certains nombres de qualificatifs désobligeants (‘ayatollahs des compétences’, ‘mérule de l’enseignement’, ‘masturbateurs pédagogiques’ etc.), cela ne transforme pas un pamphlet en un diagnostic pertinent.

Attention, je ne défends pas le système actuel. Les nombreux articles que j’écris sur l’enseignement montrent que je n’hésite pas à être critique. Mais la faiblesse de l’argumentation  de ce pamphlet vient de ce que, bien souvent,  elle repose sur des prémisses fausses ou des clichés.

Rappelons d’abord que le livre, n’a pas grand-chose d’original. De nombreux bouquins français ont dit à peu près la même chose sur des sujets comme les pédagogues, les incohérences du politique ou la baisse du niveau des élèves.

Pas très original, ni très courageux non plus, le fait de transformer les inspecteurs ou le politique  en cible de foire. Qui n’applaudirait pas notre auteur quand on sait que les forums (enseignons.be,  par ex.) servent systématiquement d’exutoire contre la race maudite ? Si l’on donne en pâture à des enseignants (censés former des citoyens, mais flirtant souvent avec la pire démagogie) à la fois des politiciens et des inspecteurs ou des pédagogues (comme si les enseignants ne l’étaient pas ?), on n’a pas à craindre de mauvaises ventes en librairie.

Voilà pour la forme. On pardonnerait volontiers ici une certaine complaisance à l’égard du système. Comme d’autres, l’édition a ses règles. Peut-on reprocher à un auteur de s’y conformer ?

Malheureusement, le fond me déçoit aussi.

D’aucuns ont accusé Frank Andriat de vouloir retourner au passé, il s’en défend.  À le lire, on a parfois du mal  à le croire, mais – et c’est  sans doute plus grave – l’auteur argumente à partir de choses qui n’existent pas ou qui n’existent que partiellement. Il veut peut-être retourner au passé, peut-être pas, mais de toute manière, il mythifie. Je n’aurais guère d’objection à ce que l’on me démontre que telle ou telle pratique pédagogique d’antan est supérieure à ce que l’on exige aujourd’hui, cette analyse-là est malheureusement absente dans le livre.

Je constate par contre que Frank aime ‘les points’, cette arme absolue du prof sans laquelle les enseignants sont condamnés à affronter des élèves qui n’en n’auront rien  à secouer. Notre auteur, comme plein de collègues d’hier et aujourd’hui, entretient une double illusion. La première est celle de l’utilité des points.  Or, il existe des écoles où on ne cote pas les élèves  et où ce choix ne les empêche pas de travailler. La deuxième est celle de l’objectivité de la cotation. Comme la plupart des profs, Andriat n’a probablement jamais lu l’ouvrage de Piéron sur docimologie. Quand j’étais élève dans l’école ou notre pamphlétaire enseigne, le prof de biologie nous mettait en garde d’emblée : ‘je pose 100 questions, vous donnez 10 mauvaises réponses, vous avez zéro (sic)’. On s’étonnera après ça que l’on incite aujourd’hui les profs à utiliser des grilles critériées.

Les inspecteurs ne trouvent guère grâce à ses yeux non plus. Chacun est libre de penser ce qu’il veut, encore faut-il que l’opinion ait un fondement concret. Si notre incendiaire avait eu des démêlés avec un inspecteur particulièrement casse-pied, je comprendrais qu’il règle ses comptes. Ce n’est héla s pas le cas. Depuis la mise en place du Décret de 2007 organisant le service de l’inspection, Frank n’a jamais été inspecté, ni ses collègues de la discipline d’ailleurs. Autrement dit, il ne connaît les ayatollahs qu’il dénonce avec tant de virulence que par ouï-dire. Cela peut suffire pour un pamphlet, c’est un peu juste pour une analyse. Et, si, par hypothèse, Frank avait été inspecté et que son travail (dont tout le monde reconnaît la qualité), n’avait pas trouvé grâce aux yeux de l’inquisiteur de service, que se serait-il passé ? L’inspecteur aurait rédigé un rapport réservé contenant des recommandations à l’enseignant, au chef d’établissement et au PO. Au total, pas de quoi fouetter un chat et pas de quoi hurler à l’insupportable pression.

Ce que je regrette à ce stade, c’est que notre auteur, pour étayer sa démonstration ait recours  à une technique qu’en théologie on appelle la majoration. Prenez un fait, réel mais à la limite de l’anecdote et, avec un peu d’habileté,  vous arrivez à le gonfler jusqu’à des proportions apocalyptiques. Je lis systématiquement tous les rapports d’inspection adressés à mon PO. Tous sont respectueux des enseignants et rédigés dans un esprit positif.

Une autre réflexion curieuse qui concerne les formations (inutiles et de mauvaise qualité, bien entendu) se retrouve p. 48. Andriat y évoque une ‘formation ludique imposée par le Ministère’ qui aurait fait péter les plombs à une de ses collègues. Or, et désolé de le contredire, cet épisode n’a pas pu exister. Tout simplement parce que depuis que décret de 2001 sur les formations, l’école de Frank ne s’est vu imposer aucune formation par ce vilain ministère. Frank a peut-être fait un cauchemar, il a peut-être des fantasmes, mais s’il assistait à cette formation, elle était volontaire et choisie par son école.

En fait, le livre de Frank, n’est ni un pamphlet, ni le cri de la créature opprimée. C’est, au mieux, une collection de clichés courant à la rescousse d’enseignants – certes déstabilisés par les chocs que leur imposent la modernité – mais préférant se réfugier dans la démagogie, la nostalgie et la critique gratuite que de retrousser leurs manches pour produire des solutions. On en arriverait même à se demander si après ‘vocation prof’, notre gentil prof n’a pas trouvé rentable de jouer au martyr de la profession en fédérant les rouspétances glanées ça et là. Si c’est le cas, cela semble réussi.

Posons enfin la question qui fâche ? Qu’est-ce que notre auteur connaît vraiment au système éducatif de la CFWB ? Il enseigne depuis 30 (le plus souvent à mi-temps) dans une école qui accueille une population favorisée, où les gros problèmes de discipline sont absents, où la pression de l’inspection est négligeable, la liberté académique quasi-totale.  Il a  pu y mener une carrière sans aléas, passant sans encombre de l’athénée à l’université et de l’université à l’athénée.  Tant mieux pour lui, mais cela ne constitue pas vraiment une dure école de la vie. Par contre cela conduit à une pose confortable. Celle de l’enseignant victime, méprisé, qui peut (pouvait) buser des classes entières avec une parfaite bonne conscience. . Bien au chaud dans le cocon que lui procurent le statut et quantité de textes réglementaires, il peut répéter que rien ne marche. Protégé du chômage, avec un salaire honnête qui tombe tous les mois, il peut donner la  leçon à tous les autres.

Je ne dis pas que le laxisme vaut mieux que l’exigence. Je suis même d’accord avec une vraie responsabilisation des profs et un renforcement de leur autonomie. Mais alors plus question de ne pas rendre compte et de refuser l’évaluation, plus question de rendre tous les autres responsables (politiques, pédagogues, inspecteurs, parents) pour plaider non coupable face à des situations inacceptables qui sont parfois de leur fait.

Vendredi, un directeur d’une école technique de l’enseignement provincial du Hainaut, nous exposait son modèle P45. Son établissement carolo, en D+, s’est inscrit dans le projet pilote de passage des périodes de 50 à 45 mn. Il nous a vanté les mérites de cette nouvelle organisation : amélioration de la qualité de vie, réduction de la violence et des sanctions, etc. Evidemment, le directeur de l’institut Jean Jaurès, n’aura sans doute pas la couverture presse de Frank, c’est aussi la loi du genre.

Au fond, la pensée de l’auteur est tout entière résumée dans son constat de la page 120. ‘Aujourd’hui, l’Eglise est désertée et les écoles le seront bientôt. Plus de prêtres, plus de maîtres. La société perd les piliers qui la maintenaient. ‘  En lisant ce credo, je repense à Nietzsche qui écrivait ‘vous croyez à la nécessité de la religion, dites plutôt que vous croyez à la nécessité de la police’. Les vrais maîtres sont des émancipateurs, des non-conformistes, pas des nostalgiques et ils réforment le système plutôt que de le critiquer vainement.




Moi, mes idées, mon chemin |
Romeentic.com |
Bingo |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | THEDING ENSEMBLE
| amdh meknes
| FUC